Tribune de Dieudonné Séwonou/La Chefferie Traditionnelle en Afrique : De l’Honneur du Trône à la Servitude politique
Autrefois gardienne de l’âme de nos peuples, boussole morale et socle de la stabilité sociale sur le continent, la chefferie traditionnelle traverse aujourd’hui une crise d’identité sans précédent. Ce qui était le sanctuaire de la sagesse et de la neutralité est devenu, par un glissement dangereux, l’annexe zélée des états-majors politiques. Il est temps de dénoncer cette inféodation croissante qui vide nos traditions de leur substance pour les transformer en simples instruments de propagande . Entre allégeances partisanes et quête de prébendes, une partie de la chefferie traditionnelle africaine a troqué son sceptre de médiateur contre un habit de courtisan politique. En s’inféodant ainsi aux régimes en place, ces autorités morales se condamnent à une déchéance symbolique qui laisse les citoyens orphelins de leurs véritables repères identitaires . Certes, cette réalité ne concerne pas l’ensemble de la chefferie traditionnelle africaine mais il faut noter que le fléau gagne du terrain ; d’où la nécessité d’une attention sérieuse . Notre réflexion porte sur quelques points de ce constat alarmant…
Une Autorité sous Tutelle : Le « Gardien du Temple » devenu mandataire politique
Le constat est amer sur l’ensemble du continent : nos chefs, jadis garants de l’unité au-delà des clivages, sont désormais perçus comme des rouages du système partisan. En ouvrant grand les portes des palais aux courtisans politiques, la chefferie a souvent vendu son droit d’aînesse pour des privilèges éphémères.
L’instrumentalisation du prestige : On voit des bonnets rouges, des pagnes royaux et des sceptres séculaires s’aligner sur les estrades des meetings, cautionnant par leur présence des discours de division.
La perte du rôle d’arbitre : Comment un chef peut-il encore apaiser une crise post-électorale ou un conflit foncier si sa parole est estampillée du sceau d’un parti ? La neutralité, qui faisait sa force souveraine, est sacrifiée sur l’autel du clientélisme.
La subordination administrative : Dans trop de nos États, la reconnaissance légale du chef est devenue une arme de chantage. Le « Gardien du Temple » se mue alors en auxiliaire d’administration aux ordres, craignant la destitution au moindre signe d’indépendance.

Le Danger de la Profanation : Briser le Lien Sacré
Cette implication à outrance n’est pas sans conséquence pour l’Afrique de demain. Elle brise le lien sacré entre le peuple et ses racines. Lorsqu’un chef transforme son palais en siège en une loge politique, il désacralise une fonction qui survit depuis des millénaires. D’où proviennent les crises , les conflits sociaux sans issue ? D’où proviennent les méfiances, les insouciances ? C’est généralement l’absence d’une autorité de valeur, une autorité sans couleur ; ce profil est en voie de disparition et fait place à la force et l’intimidation qui sont de véritables piliers de division et de blessures sociales profondes.
»Un chef qui choisit un camp exclut de fait une partie de ses enfants et fragilise l’unité de ses ancêtres et par ricochet, de ses populations. »
Le résultat est immédiat : une perte de respect flagrante de la part d’une jeunesse africaine en quête de repères, une contestation de la légitimité coutumière et, in fine, une fragilisation de la cohésion sociale. En devenant les porte-voix du pouvoir ou de l’opposition, les chefs s’exposent aux violences politiques et aux humiliations que le caractère sacré de leur fonction leur épargnait jadis.
Pour un Retour à la Noblesse du Silence et de l’Impartialité ;
Il ne s’agit pas d’exiger des chefs qu’ils soient déconnectés de la marche de la Nation. Ils doivent être des partenaires du développement et des médiateurs sociaux, mais des partenaires souverains.
Le Devoir de Réserve : Le chef doit retrouver cette distance royale qui lui permet d’écouter toutes les sensibilités sans appartenir à aucune.
L’Indépendance face au Pouvoir : Le statut de la chefferie doit être constitutionnellement protégé pour éviter que le chef ne devienne l’otage financier ou juridique du gouvernement en place.
Le Refus de l’Enrôlement : Il appartient aux autorités traditionnelles de dire « non » aux sollicitations visant à transformer leur influence en bétail électoral .Le politique a son droit d’enrôler qui il veut pour l’atteinte de ses objectifs , il appartient à chacun aussi de connaitre sa valeur et la mission qui le concerne .

Conclusion
Si la politique est le domaine du débat et de la conquête du pouvoir, la chefferie doit demeurer celui du consensus et de la permanence. Si les chefs africains ne reprennent pas leur autonomie, ils finiront par devenir des reliques décoratives, utiles seulement le temps d’un scrutin, avant d’être jetés dans l’oubli de l’histoire.
Redonnons à nos cultures leurs lettres de noblesse en fermant la porte du palais aux bruits de la rue et aux ordres des officines politiques. L’équilibre de nos sociétés africaines et la survie de nos tradition en dépendent .
Dieudonné SEWONOU , Journaliste consultant
