Tribune de Dieudonné Séwonou : Sénégal/Politique : Du tandem à la diachie, la démocratie à l’épreuve des égos
En avril 2024, le slogan « Diomaye mooy Sonko » (Diomaye, c’est Sonko) résonnait dans les rues de Dakar comme la promesse d’une fusion politique inédite, unissant un leader charismatique empêché et son fidèle lieutenant propulsé au sommet de l’État. Deux ans plus tard, le mirage s’est dissipé. Le limogeage brutal du Premier ministre Ousmane Sonko par le président Bassirou Diomaye Faye, suivi de l’élection immédiate de l’ex-chef du gouvernement à la présidence de l’Assemblée nationale ce 26 mai 2026, acte le divorce le plus spectaculaire de l’histoire politique sénégalaise.
Le Sénégal n’est plus en crise contre son ancien système ; il traverse désormais la crise de sa propre métamorphose. Le pouvoir a cessé d’être un binôme pour devenir un duel.
La fin du mythe fusionnel
Pendant des mois, les tensions entre le palais de l’Avenue Roume et la Primature se murmuraient, avant de s’étaler au grand jour. Les divergences sur la gestion de la dette colossale du pays, les arbitrages face aux exigences du FMI, ou encore la tentation d’une « personnalisation excessive » reprochée à Ousmane Sonko ont fini par briser la confiance. En choisissant de limoger son mentor, Bassirou Diomaye Faye a voulu poser un acte d’autorité républicaine, rappelant que la Constitution n’attribue le pouvoir exécutif qu’à un seul homme. Il a voulu gouverner en chef d’État, et non plus en compagnon politique.
Mais au Sénégal, la politique a horreur du vide et de la soumission. En s’emparant du perchoir de l’Assemblée nationale grâce à la majorité écrasante du PASTEF (130 sièges sur 165), Ousmane Sonko a magistralement orchestré sa contre-attaque. Il n’est plus le subordonné du président ; il est désormais le patron du pouvoir législatif.
Le spectre du blocage institutionnel et de la rancœur
« L’Assemblée nationale ne sera pas une chambre d’enregistrement », a d’ores et déjà prévenu le nouveau président du Parlement.
Si Ousmane Sonko promet d’éviter le « chaos institutionnel » et les « vendettas personnelles », la réalité des chiffres et des ambitions dessine un horizon complexe. Le Sénégal entre en terre inconnue : celle d’une diarchie de fait. Comment le nouveau Premier ministre, Ahmadou Al Aminou Mohamed Lô, profil technique choisi par le président Faye pour rassurer les marchés financiers, pourrait-il faire voter ses budgets et ses réformes face à un Parlement dirigé par un Sonko profondément critique envers la ligne économique de l’exécutif ?
Le risque majeur de cette configuration est l’enlisement. Alors que l’économie sénégalaise est sous tension, plombée par une dette étouffante, le pays peut-il s’offrir le luxe d’une guerre froide au sommet de l’État ? Le danger est de voir l’appareil d’État paralysé par un conflit de légitimités : d’un côté, la légitimité constitutionnelle et universelle du président de la République ; de l’autre, la légitimité militante et parlementaire du chef de la majorité.
La déception d’une jeunesse aux attentes intactes
C’est une évidence ; la grande victime des crises politiques sur le continent, reste la jeunesse.
Pendant que les deux figures de proue de l’ex-PASTEF redessinent les frontières du pouvoir, les urgences nationales demeurent. La jeunesse sénégalaise, qui avait porté ce duo au pouvoir dans un élan de rupture historique, observe ce spectacle avec une perplexité grandissante. Les attentes populaires n’ont pas changé : baisse du coût de la vie, création d’emplois décents, et fin du drame de l’émigration clandestine.
Pour le citoyen lambda, les querelles d’égos et les calculs en vue de la présidentielle de 2029 semblent bien lointains face aux réalités du quotidien. Si la rupture promise se résume à une guerre de tranchées institutionnelle, le désenchantement risque d’être à la mesure de l’immense espoir suscité en 2024.
Le test de la maturité
Le Sénégal a souvent prouvé sa capacité à inventer des solutions là où d’autres sombrent dans la violence. Le fait que cette crise majeure se règle à coups de décrets, de démissions théâtrales (comme celle d’El Malick Ndiaye) et de votes au Parlement et non par les armes confirme la solidité des institutions sénégalaises.
Cependant, cette nouvelle configuration va exiger une immense maturité politique. Ousmane Sonko devra prouver qu’il peut incarner un contre-pouvoir responsable sans saboter l’action publique. Bassirou Diomaye Faye devra composer avec un Parlement frondeur sans céder à la tentation de l’autoritarisme. Plus que jamais, l’avenir du modèle sénégalais dépendra de la capacité de ses dirigeants à faire prévaloir le sens de l’État sur l’amertume des promesses trahies.
Dieudonné SEWONOU , Journaliste consultant
